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Publié le 27/02/2018
© Denis Gliksman, Inrap

Canal Seine-Nord Europe : 107 km de trésors historiques

Gilles Prilaux est archéologue dans les Hauts-de-France depuis 30 ans. Spécialiste des époques gauloise et gallo-romaine, il a assuré la direction scientifique des fouilles qui ont été effectuées sur le tracé du futur canal Seine-Nord Europe par l'Inrap, Institut national de recherches archéologiques préventives.

Pourquoi a-t-on réalisé des fouilles archéologiques avant le début du chantier du canal Seine-Nord Europe ?

Gilles Prilaux : Comme avant tout chantier d'aménagement du territoire, de construction de route, de voie ferrée ou encore d'usine, les services régionaux d'archéologie décident s'il doit y avoir ou non une surveillance archéologique. On parle d'archéologie préventive, c'est une mission d’expertise majeure de l'Inrap.
Cette surveillance s'opère en deux phases :

  • Une première phase de diagnostic : on creuse des tranchées espacées d'une vingtaine de mètres et on "lit" le sous-sol. C'est-à-dire que l’on détecte s'il a été altéré par l’action des hommes, que ce soit il y a 100 ans au moment de la Première Guerre mondiale ou pour des périodes beaucoup plus anciennes comme la préhistoire. En fonction des vestiges que l'on trouve et de leur état de conservation, les services de l’État décident s'il convient d'élargir la fouille.
  • Une deuxième phase de fouilles plus complètes. Selon les besoins, on s'entoure de spécialistes comme des anthropologues, pour analyser des restes humains, des zooarchéologues, pour les restes d'animaux.

Quand on a terminé notre intervention, l'intégralité du site a été prélevée (manuellement ou mécaniquement) et les travaux peuvent commencer sans risquer d'endommager de vestiges historiques.

Quelles sont les particularités des fouilles réalisées sur le tracé du Canal ?

GP : Heureusement que l’on avait dans notre région l'expérience des grands tracés linéaires (TGV Nord, A16, A29…) car ce chantier est vraiment exceptionnel : 107 kilomètres de long et une largeur de 3 autoroutes… ça demande une grande logistique ! Il y a peu, voire pas d'équivalent en Europe, sur la totalité du tracé, ce sont 98 fouilles qui ont été réalisées. Nous avons dû inventer de nouvelles méthodologies pour creuser à 15 mètres de profondeur sans risquer de mettre en danger nos collègues. Par endroits, le canal aura même une profondeur de 45 mètres, ce qui a permis d’intervenir sur des sites datés de la préhistoire la plus ancienne, comme par exemple à Etricourt-Manancourt (Somme) où ce site exceptionnel est d’ores et déjà une référence en France.

"Il y a peu voire pas d'équivalent en Europe, sur la totalité du tracé, 98 fouilles ont été réalisées."

Une importante campagne de diagnostic a eu lieu en 2008 et 2009 et les fouilles en tant que telles se sont déroulées entre 2010 et 2012. Nous avons ensuite exploité les données, rédigé les rapports et préparé les versements des collections de mobiliers archéologiques vers les réserves d'État. Lors du pic d'activité, le chantier a rassemblé près de 150 archéologues de toute la France mais aussi de l'étranger.

Quelles sont les époques historiques les plus représentées d'après vos travaux ?

GP : On sait que dans notre région, on trouve le plus souvent des vestiges des époques gauloise (entre -450 et -50 avant Jésus-Christ) et gallo-romaine (de -50 au Ve siècle après Jésus-Christ) : environ un site tous les 600 à 800 mètres pour la première, et un site tous les kilomètres pour la seconde. Les fouilles du canal ont confirmé cela.

"On trouve le plus souvent des vestiges des époques gauloise et gallo-romaine."

On ne trouve quasiment jamais de vestige datant de l'époque du Haut Moyen Âge, car les villages de cette période correspondent généralement à la fondation des villages d'aujourd'hui. On retiendra toutefois la fouille de l’habitat groupé mérovingien et carolingien découvert à Bourlon dans le département du Pas-de-Calais.

Pouvez-vous nous parler d'une découverte inattendue ?

GP : Ces fouilles nous ont donné l'occasion de fouiller des villas gallo-romaines complètes et ainsi de mieux comprendre le fonctionnement des fermes, leurs parcellaires, leurs espaces de travail, leurs lieux de sépultures (avec des crémations jusqu'au IIIe siècle après Jésus-Christ, et des inhumations ensuite), leurs lieux de culte.

"Dans la Somme, on a mis au jour un sanctuaire dédié à Apollon"

À Mesnil-Saint-Nicaise, dans la Somme, on a mis au jour un sanctuaire dédié à Apollon. Au fond de deux puits, on a retrouvé des ex-voto anatomiques, en l'occurrence des sculptures de jambes en bois ainsi que des offrandes, des statuettes en terre cuite représentant des personnages mythologiques ou des animaux. Ces sculptures sont exceptionnellement conservées car elles sont restées immergées pendant près de 2 000 ans.

Le temple devait probablement être connu pour le pouvoir curatif de ses eaux : les pèlerins venaient avec des représentations de leurs jambes et déposaient au dieu leurs souffrances et leurs offrandes. Le site a été détruit/condamné au IIIe siècle, comme la plupart des sanctuaires païens, quand le christianisme s'est imposé.

Quel événement vous a le plus marqué au cours de ces opérations ?

GP : En tant que directeur scientifique, je suis surtout intervenu en appui auprès des responsables d'opération. Cela a été une formidable aventure, extrêmement dynamique avec beaucoup d'archéologues très motivés ! D'un point de vue plus personnel, j'ai été heureux que mes 30 années d'expérience soient utiles aux collègues, même si l'expérience ne fait pas tout !

"Des tombes à hypogée qui n'ont pas d'équivalent en France."

Un jour, une jeune responsable d'opération a détecté des tâches sur le terrain à Marquion (Pas-de-Calais), qui ne me semblaient pas très anciennes. Mais ma collègue a laissé parler son instinct et elle a bien fait ! Les tâches en question se sont révélées être des conduits comblés, remontant au Ier ou IIe siècle après Jésus-Christ. Nous avons creusé jusqu'à 6 mètres de profondeur et trouvé finalement sept chambres funéraires. Des tombes à hypogée qui n'ont pas d'équivalent en France. On y a trouvé les ossements incinérés des défunts, de la verrerie, de la vaisselle métallique, du mobilier miniature… On sait que les accès aux tombes ont été rebouchés immédiatement et en une seule fois. Toutefois, on ignore pourquoi des hommes ont creusé des sépultures aussi profondes, l'énigme reste entière… Quoiqu'il en soit, cela prouve qu'on a raison de faire confiance aux gens sur le terrain, c'est une belle leçon d'humilité.

 

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Infos pratiques

Dans le cadre de sa mission de diffusion de la connaissance archéologique aux publics, l’Inrap a réalisé un atlas archéologique. Découvrez « Archéologie du tracé du canal Seine-Nord Europe » sur le site de l’Inrap.

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